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Le Green Deal et la biodiversité

Podcast

Noémie De Moura Rachel Le Bihan Léna Juan Héloïse Hernandez

Wild thristle flowers with butterfly

Le Green Deal européen marque-t-il une véritable révolution juridique au service de la biodiversité, ou seulement une ambition écologique fragile, incapable de résister aux crises politiques et économiques ? Derrière les promesses de restauration des écosystèmes et de transition durable, l’Union européenne se heurte à une réalité plus complexe : celle d’un droit environnemental ambitieux sur le papier, mais souvent affaibli dès qu’il entre en conflit avec les impératifs agricoles, industriels ou géopolitiques. Cet épisode interroge ainsi la capacité réelle du droit européen à faire du vivant une priorité durable plutôt qu’une simple variable d’ajustement politique. 

Les étudiants Noémie De Moura, Rachel Le Bihan, Léna Juan, Héloïse Hernandez, étudiantes en Master 1 de droit européen et internationale à l’Université Paris-Saclay nous éclaircissent sur le sujet dans un podcast et un article sur la biodiversité et le Green Deal

Lien vers le podcast : https://radio.amicus-curiae.net/podcast/green-deal-biodiversite/  

I. L’arsenal du Green Deal : la révolution des instruments 

Pour comprendre comment l’Union européenne a tenté de sanctuariser le vivant, il faut observer ses instruments de prédilection : le budget et le marché. 

La Politique Agricole Commune représente à elle seule près d’un tiers du budget européen. Longtemps perçue comme un bastion productiviste, elle a pourtant été progressivement investie par la logique du Green Deal, qui y a introduit ses exigences environnementales. 

La Politique Agricole Commune est passée d’une logique de « droit à la subvention » à une logique de « rémunération du service »4 en s’appuyant sur les éco-régimes5 comme instrument phare. L’enjeu juridique est de taille puisque 25 % des aides directes sont désormais dirigées vers des pratiques vertueuses6. Ce n’est plus une simple option pour les États membres, c’est une obligation de structure. 

Le texte introduit ce que le droit européen appelle la conditionnalité renforcée. Pour toucher le moindre euro, l’agriculteur doit respecter des normes appelées BCAE (Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales)7. Cela va de la rotation des cultures à l’obligation de maintenir des infrastructures agroécologiques comme les haies ou les mares. Juridiquement, le Green Deal a transformé le budget de la PAC en un outil de coercition biologique. L’Union ne se contente plus de soutenir une activité économique, elle conditionne cette survie économique à la fourniture de services écosystémiques. C’est l’application la plus directe de l’article 11 du TFUE qui affirme que « les exigences de la protection de l’environnement doivent être intégrées dans la définition et la mise en œuvre des politiques et actions de l’Union, en particulier afin de promouvoir le développement durable » : l’écologie n’est plus un coût, elle devient la condition incontournable de la dépense publique. 

Cette révolution interne s’accompagne d’une prise de conscience : la responsabilité de l’Union ne s’arrête pas à ses frontières géographiques. Le Règlement sur la Déforestation (RDUE) de 20238 illustre cette nouvelle approche et est considéré comme un séisme juridique mondial. C’est une révolution interne, mais l’Union a également compris que sa responsabilité ne s’arrêtait pas à ses frontières géographiques. C’est à travers le Règlement sur la Déforestation (RDUE) de 2023 que l’UE a utilisé son influence sur le commerce international au profit d’une règlementation éco-responsable. 

Grâce au RDUE, l’Union européenne assume enfin son rôle de puissance normative globale. L’instrument juridique n’est plus la subvention mais l’interdiction d’accès au marché intérieur, en utilisant la force du commerce pour protéger la biodiversité planétaire. Le règlement impose une obligation de diligence raisonnée d’une précision inouïe.  

En effet, les entreprises qui importent du soja, du café, du bœuf ou du bois doivent fournir des preuves géolocalisées par satellite. 

Si un opérateur ne peut pas prouver grâce à des coordonnées GPS à que son produit ne provient pas d’une terre déforestée après le 31 décembre 2020, son produit est interdit de vente sur le sol européen9.  

C’est en effet une application directe du principe d’extraterritorialité par le marché. Il ne s’agit pas d’édicter des règles aux pays tiers, mais de leur imposer des standards minimums à respecter comme conditions d’accès au marché intérieur. Cela permet non seulement à l’UE de contrôler les chaines de valeur mondiales mais aussi d’ériger la traçabilité comme condition de légalité commerciale. 

Nous pouvons prendre l’exemple de la Loi sur la Restauration de la Nature10, qui apporte des éléments nouveaux en comparaison des anciennes directives1112. Cette loi consacre en effet le passage de la conservation défensive à la restauration offensive. Jusqu’ici, le droit européen de la nature, à travers notamment les directives Habitats et Oiseaux, se contentait seulement d’interdire de dégrader ce qu’il restait. Le Règlement de 2024, lui, inverse la tendance et impose des objectifs juridiquement contraignants de restauration sur 20 % des zones terrestres et marines d’ici 2030. Pour les océans, il s’agit d’une avancée majeure13. Le droit impose ainsi désormais de restaurer les habitats marins dégradés, comme les herbiers de posidonies ou les récifs coralliens. Il limite également les engins de pêche les plus destructeurs dans les zones protégées. Ce droit quitte donc la sphère des illusions pour entrer dans celle de l’obligation de résultat biologique. De plus, si les États membres n’atteignent pas ces seuils de restauration, ils s’exposent à des recours en manquement devant la Cour de justice de l’UE : c’est la première fois que le vivant dispose d’un calendrier de réparation assorti de sanctions juridiques. Par conséquent, l’Union européenne ne se contente plus de gérer le déclin, elle ordonne légalement le retour de la biodiversité. 

II. La fragilité du système 

Derrière les textes, derrière les règlements et les ambitions politiques, il y a un vivant en tension. L’Europe peut donner l’image d’un bouclier normatif apparemment imprenable. Pourtant, cet arsenal, malgré sa force apparente, demeure fragile. 

Depuis le début de l’année 2024 nous assistons au démantèlement normatif express. Sous la pression des manifestations agricoles à travers toute l’Europe, l’Union a assoupli, en seulement quelques semaines, des règles environnementales cruciales de la PAC, comme l’obligation de jachères ou la rotation des cultures14

Cela prouve une chose inquiétante : la biodiversité reste finalement toujours une variable d’ajustement. Le Green Deal n’a pas encore acquis une valeur “constitutionnelle » ou « sacralisée » dans l’ordre juridique européen. Si le droit peut être défait aussi vite qu’il a été voté dès que la tension sociale ou économique monte, alors sa force dissuasive est nulle. C’est ainsi la fragilité d’un droit de « temps de paix » qui s’efface devant le réalisme électoral et les crises de court terme. 

Le piège de la subsidiarité constitue l’autre grande fragilité de ce bilan. Pour la PAC, l’Europe fixe l’ambition, mais elle délègue l’exécution aux États membres via les Plans Stratégiques Nationaux (PSN)15. Sur le terrain, cette architecture révèle une dilution de l’ambition bruxelloise.  

La Cour des comptes européenne a été claire16 : de nombreux États membres ont utilisé cette marge de manœuvre pour proposer des éco-régimes qui ne changent rien aux pratiques réelles, transformant le verdissement en simple exercice de communication budgétaire. 

Cette situation traduit une rupture manifeste du principe de coopération loyale17. L’Union affiche des objectifs ambitieux, mais ses membres, au Conseil et dans les capitales, tirent vers le bas. Le résultat : un droit européen de façade, mais 27 réalités nationales qui vident les instruments de leur substance. Le risque d’un Green Deal « à la carte » se concrétise, où la protection de la biodiversité dépend du bon vouloir politique de chaque gouvernement. 

C’est peut-être dans le domaine de la restauration des océans que le décalage entre la loi et la réalité est le plus frappant. L’écart entre la norme et la réalité est tel que même la meilleure architecture juridique ne suffit pas toujours à le combler. 

La question de la restauration des océans démontre un décalage frappant entre la loi et la mer, qui s’explique par la fragilité de l’effectivité opérationnelle. En effet, des règlements ont été votés, mais aucun budget propre pour la restauration maritime n’a été créé, ni même une « police des mers » européenne capable de faire respecter les interdits. Par conséquent, cette création constitue ce que les ONG appellent des « parcs de papier »18. Par exemple, le droit interdit le chalutage dans une zone, mais faute de moyens de surveillance et de financement pour la transition des pêcheurs, l’activité continue. Il en va de même de la Loi sur la Restauration de la Nature, qui a été assortie de clauses de sauvegarde si larges qu’elles remettent en question son essence même19. Il est en effet possible de suspendre les obligations de restauration au nom de la « sécurité alimentaire » ou pour favoriser le déploiement d’énergies renouvelables. Le droit de la biodiversité est donc mis en concurrence avec d’autres urgences. En réalité, le Green Deal est puissant contre les entreprises privées, mais il demeure terriblement faible contre les États qui ne veulent pas l’appliquer. Néanmoins, il convient de garder à l’esprit que ce bilan ne repose que sur cinq années d’application, ce qui constitue un recul encore limité pour en apprécier la pleine effectivité. Il conviendra ainsi d’observer si, à l’avenir, le juge européen saura faire de ces promesses écologiques une réalité juridique. 

Le Green Deal n’est ni une promesse tenue ni un simple affichage politique. Il a produit des instruments réels modifiant concrètement les règles du jeu concernant les acteurs publics et privés. Mais un cadre juridique, aussi ambitieux soit-il, reste tributaire de la volonté politique qui le porte. Or cette volonté n’est pas immuable : elle se négocie, s’érode et peut se retourner. C’est précisément ici que réside le véritable risque, non dans l’absence de normes, mais dans leur progressive neutralisation par les rapports de force. Le vivant, lui, n’attend pas les cycles électoraux.