Le Pacte vert européen devait consacrer l’Union européenne comme chef de file mondial de la lutte contre le dérèglement climatique. Pourtant, à l’épreuve de la COP 30, une question se pose : l’Union peut-elle encore prétendre incarner un modèle crédible de transition écologique alors que ses propres États membres peinent à maintenir des objectifs ambitieux ? Entre impératifs économiques, tensions géopolitiques et recul des engagements environnementaux, cet épisode explore les contradictions d’un leadership climatique européen de plus en plus fragilisé sur la scène internationale.
Dans cet article et sa version podcast, les étudiants Clara Levi, Maylis Perardot-Alouane, Jessica Olowolagba, Lilia Ziata et Ana Carranza Vasquez, étudiants du Master droit européen et internationale de l’Université Paris-Saclai, nous éclaircissent sur le sujet.
La crédibilité du Pacte vert européen à l’épreuve de la COP 30
Introduction
En 2019, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, déclarait que la protection de la planète constituait le défi le plus pressant de l’Union européenne1. Loin d’être une simple déclaration d’intention, cette prise de position annonçait le lancement du Pacte vert européen (ci-après Green Deal). Ce pacte constituait une stratégie visant à transformer fondamentalement l’économie de l’Union afin d’atteindre la neutralité climatique à l’horizon 2050, conformément à la communication de la Commission du 11 décembre 2019.
Cette ambition climatique européenne est nécessairement confrontée à la gouvernance climatique mondiale, et en particulier aux Conférences des Parties (ci-après COP) organisées dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), adoptée à Rio en 19922. Depuis l’Accord de Paris de 20153, les COP constituent le rendez-vous central où les États évaluent et renforcent leurs engagements climatiques. La COP 30, tenue à Belém au Brésil en novembre 2025, était envisagée comme un test majeur pour la crédibilité internationale du Pacte vert.
Ainsi, il semblerait opportun de se demander : La COP 30 a-t-elle renforcé ou fragilisé la crédibilité du Pacte vert européen sur la scène internationale ?
La COP 30 s’inscrit dans la continuité d’un cadre normatif international progressivement structuré autour de la lutte contre le dérèglement climatique, dont l’Accord de Paris constitue l’aboutissement le plus emblématique (I). Cette conférence a également représenté un espace majeur d’affirmation pour les acteurs de la gouvernance climatique, et en particulier pour l’Union européenne, venue promouvoir son Pacte vert comme référence normative et instrument de leadership (II).
- La COP 30 et le Pacte vert : le cadre institutionnel et normatif ambitieux
La compréhension de la COP 30 suppose de la replacer dans l’architecture juridique internationale du climat. Celle-ci s’est progressivement structurée autour de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, avant d’être consolidée par l’Accord de Paris, qui en constitue aujourd’hui le socle normatif (A). Toutefois, cette conférence révèle également des dynamiques contemporaines de gouvernance climatique, marquées par l’action de l’Union européenne qui promouvait son pacte vert dans un contexte de tensions internes et de compensation des équilibres internationaux (B).
A. Le régime juridique des COP et l’héritage structurant de l’Accord de Paris
La COP constitue l’organe décisionnel suprême de la CCNUCC, traité international adopté lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992 et entré en vigueur le 21 mars 19944. Depuis la première COP tenue à Berlin en 1995, cette instance se réunit annuellement afin de définir une stratégie commune de lutte contre le dérèglement climatique. Elle réunit non seulement les 198 Parties signataires, mais également une diversité d’acteurs non étatiques notamment des ONG, entreprises et syndicats. Cette participation croissante témoigne ainsi de l’ouverture de la gouvernance climatique au-delà du cadre strictement interétatique.
L’Accord de Paris, adopté lors de la COP 21, le 12 décembre 2015, et entré en vigueur le 4 novembre 2016, a posé un cadre juridique déterminant en fixant l’objectif de contenir l’élévation de la température mondiale en-dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5°C (article 2§1 de l’Accord de Paris)5. Il instaure également le mécanisme des contributions déterminées au niveau national, soumises à un cycle de révision quinquennale et à un bilan mondial périodique.
Les COP suivantes ont marqué des avancées majeures. Par exemple, la COP 26 (2021) a engagé la réduction progressive du charbon6, la COP 27 (2022) a établi un fonds pour les pertes et préjudices au bénéfice des pays les plus vulnérables7 et la COP 28 (2023) a reconnu explicitement pour la première fois la nécessité d’une transition hors des énergies fossiles8. Ces évolutions, bien que significatives, demeurent insuffisantes au regard de l’urgence climatique, les engagements pris restant largement en dessous des trajectoires nécessaires pour limiter le réchauffement à 1,5°C9. La COP 30 revêtait donc une importance particulière.
B. Les spécificités de la COP 30 et le positionnement européen
La tenue de la COP 30 à Belém, porte d’entrée de l’Amazonie, n’était pas un choix indifférent. Ce positionnement géographique a placé la préservation des écosystèmes forestiers et de la biodiversité au cœur des négociations, tout en soulignant la responsabilité et la contribution des pays du Sud. Par ailleurs, intervenant dix ans après l’Accord de Paris, cette conférence a été le théâtre du premier bilan mondial (Global Stocktake), permettant ainsi d’évaluer collectivement les efforts climatiques déployés par les États depuis 2015.
Dans ce contexte, l’Union européenne a cherché à se présenter comme un acteur exemplaire, en mettant en avant le Pacte vert non seulement comme une stratégie interne de croissance durable10, mais aussi comme un modèle normatif susceptible d’inspirer les politiques climatiques d’autres États11. Le règlement (UE) 2023/1115, du 31 mai 2023, relatif à la déforestation importée12 illustre cette logique d’extraterritorialité normative, souvent désignée sous le terme d’« effet Bruxelles »13. Dans cette perspective, l’UE conditionne l’accès à son marché au respect de normes environnementales élevées.
Toutefois, la cohérence interne de l’Union a été mise à l’épreuve. À la veille de la COP 30, les ministres européens du climat sont parvenus, après des négociations difficiles, à un compromis fixant un objectif de réduction des émissions compris entre 66,25 % et 72,5 % d’ici 203514, bien en dessous de la réduction de 90 % initialement recommandée par la Commission européenne en février 202415. Ce compromis minimal, s’il a permis à l’Union de présenter une position commune et d’éviter l’image d’une paralysie institutionnelle, témoigne des divergences persistantes entre États membres.
L’Union a également rappelé son statut de premier contributeur mondial au financement climatique, avec environ 28,5 milliards d’euros mobilisés en 202216, et sa participation active à la « coalition pour une haute ambition », regroupant des petits États insulaires et plusieurs pays africains17.
À la COP 30, la réussite du Pacte vert se mesurait donc aussi à la capacité de l’Union à demeurer le porte-parole des États les plus vulnérables, en traduisant ses engagements financiers en actions concrètes et en maintenant une solidarité climatique crédible face aux attentes croissantes des pays du Sud global.
- L’heure du bilan : la crédibilité du Pacte vert à l’épreuve des faits
La conférence de Belém constituait pour l’Union européenne un moment d’évaluation de la portée réelle de son modèle climatique créé autour du Pacte vert et de ses instruments normatifs et économiques, dans un contexte de recul des priorités environnementales au profit des enjeux de compétitivité et de sécurité, et de fortes tensions internationales (A) Elle met également en lumière les limites de cette ambition climatique européenne, confrontée à des contraintes géopolitiques et économiques qui en fragilisent la projection au niveau externe (B).
A. Les reculs internes et l’érosion de l’ambition européenne
Alors que le Pacte vert avait constitué la priorité du premier mandat de la Présidente von der Leyen, il apparaît désormais relégué au second plan dans ses orientations politiques pour 2024-2029, face à la montée des préoccupations liées à la compétitivité industrielle, à la défense et aux pressions croissantes des États membres les plus réticents18. Avant même l’ouverture de la conférence, plusieurs signaux témoignaient d’un assouplissement des ambitions européennes.
Premièrement, la proposition de directive dite « Omnibus » de simplification19 envisage d’exempter près de 80 % des entreprises de leurs obligations de reporting en matière de durabilité, initialement prévues par la directive (UE) 2022/2464 (CSRD)20. Deuxièmement, dans le secteur automobile, l’Allemagne et l’Italie remettent en cause l’interdiction des moteurs thermiques à l’horizon 2035, prévue par le règlement (UE) 2023/85121, au profit des carburants de synthèse. Par ailleurs, les objectifs intermédiaires de réduction des émissions ont été assouplis, notamment avec l’autorisation de recourir à 5 % de crédits carbone22.
Par ailleurs, les instruments économiques centraux du Pacte vert font l’objet d’une contestation croissante23. Le système d’échange de quotas d’émission de l’UE, réformé par la directive 2023/95924, et le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, institué par le règlement 2023/95625, se heurtent à une opposition frontale des États-Unis, de la Chine et de l’Inde. La COP 30 a d’ailleurs confirmé la formation d’une coalition de pays émergents hostiles à ces mécanismes, y voyant des barrières commerciales déguisées.
Se dessine ainsi une tension croissante entre ambition climatique, autonomie stratégique et compétitivité industrielle, sans qu’un cadre clair ne permette de concilier ces trois objectifs. Cette contradiction s’est révélée avec acuité à Belém.
B. Un bilan mitigé dans un contexte géopolitique défavorable
Les 194 pays réunis à Belém se sont contentés d’augmenter le financement de l’adaptation climatique, sans parvenir à instaurer une feuille de route contraignante pour la sortie progressive des énergies fossiles. Ce résultat contraste avec les avancées des COP précédentes, notamment le fonds pertes et préjudices de la COP 27 et l’appel à la transition hors des fossiles de la COP 28.
L’Union européenne espérait prouver qu’elle pouvait encore incarner un leadership climatique crédible. Or, la réalité du rapport de force s’est avérée différente. L’absence des États-Unis, conséquence du retrait de l’Accord de Paris annoncé par l’administration Trump, a laissé le champ libre à une coalition des BRICS déterminée à freiner toute ambition sur les fossiles. Les Européens eux-mêmes étaient divisés, dix États membres, parmi lesquels la Grèce, la Hongrie, l’Italie et la Pologne, ont bloqué certaines initiatives ambitieuses26.
Le contexte géopolitique a également pesé sur les négociations. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les investissements mondiaux dans les énergies fossiles ont repris leur croissance entre 2023 et 2024, sous l’effet des tensions géopolitiques27. Le Brésil lui-même, hôte de la COP 30, a autorisé en octobre 2025, par l’intermédiaire de l’agence Ibama, un projet massif d’exploration pétrolière à l’embouchure de l’Amazone, illustrant les contradictions entre ambition climatique et intérêts économiques nationaux.
Sur le plan de la compétitivité, l’Inflation Reduction Act américain28, fondé sur des subventions industrielles plutôt que sur un prix du carbone, fragilise directement le modèle européen. Les analyses de Bruegel29 et de l’IFRI30 soulignent que l’IRA attire des industries que l’Europe peine à conserver, ce qui affaiblit la crédibilité externe du Pacte vert. Parallèlement, les investissements massifs de la Chine dans les énergies renouvelables contrastent avec les retards européens, réduisant l’effet d’entraînement du modèle communautaire sur la scène globale.
Enfin, la présidence brésilienne a joué un rôle ambigu. Souhaitant concilier sa position de pays émergent et son ambition de leader climatique, le Brésil a privilégié la cohésion des pays du Sud plutôt qu’un rapprochement avec les positions européennes, contribuant ainsi à l’isolement de l’Union. L’IDDRI et Chatham House ont relevé que cette diplomatie médiane a abouti à un texte final peu ambitieux au regard des positions défendues par l’Union européenne.
Enfin, les enjeux agricoles ont occupé une place grandissante dans les négociations, alors même que les émissions du secteur continuent d’augmenter selon la FAO. Sur ce point, l’UE s’est montrée divisée. La Pologne et l’Italie, notamment, ont freiné toute position ambitieuse, fragilisant la crédibilité du volet agricole du Pacte vert.
Conclusion générale
Au terme de cette analyse, il apparaît que la COP 30 n’a pas renforcé la crédibilité du Pacte vert européen. Elle l’a, au contraire, incontestablement mise à l’épreuve, en exposant les limites de l’influence européenne, ses divisions internes et les concessions acceptées en matière d’objectifs climatiques et de reporting environnemental. L’Union apparaît moins influente, moins unie et moins capable de porter son ambition climatique dans un monde de plus en plus fragmenté.
D’une part, si le cadre normatif européen demeure l’un des plus ambitieux au monde, la COP 30 a révélé que ces instruments ne suffisent pas à garantir un leadership effectif lorsque les États membres ne parviennent pas à s’accorder sur une position commune. Les reculs sur la CSRD, les moteurs thermiques et les objectifs d’émissions témoignent d’un affaiblissement de l’ambition initiale du Pacte vert. D’autre part, le contexte géopolitique, avec le retrait américain de l’Accord de Paris, la montée en puissance des BRICS, et la concurrence de l’Inflation Reduction Act, la capacité de l’Union a considérablement affaibli le poids de l’Union dans les négociations.
Toutefois, cette fragilisation ne saurait être assimilée à un effondrement du Pacte vert. Elle révèle plutôt que le leadership climatique européen repose sur deux conditions essentielles, à savoir l’unité interne des États membres et la capacité d’adaptation à un ordre mondial en recomposition. La COP 30 doit ainsi être perçue comme un avertissement pour l’Union, qui ne pourra maintenir la crédibilité de son Pacte vert qu’en renforçant ses instruments juridiques et en réaffirmant la volonté politique nécessaire pour en faire un modèle durable de transition climatique.

